Par "avoir la foi", j'entends
C'est, et j'arrive à cette conclusion à contrecoeur, car les croyants sont souvent par ailleurs des gens admirables, toujours de la mauvaise foi.
Cette (mauvaise) foi n'est pas spécifique à la religion. Le marxisme et la psychanalyse nous montrent des exemples de fois laïques. On peut même évoquer la foi en l'Homme.
On ne se tirera donc pas d'affaire en opposant, disons, la vraie foi d'une part, et la superstition, le fanatisme ou le sectarisme de l'autre, suivant que nous appro'autre, suivant que nous approuvons ou non ce qui est cru. Le problème n'est pas l'objet de la foi. C'est la foi elle-même.
Tous les usages du verbe "croire" ne relèvent pas de la foi, au sens que je donne à ce mot.
Si nous disons "Je crois qu'il va faire beau", c'est pour dire que nous estimons la chose probable en fonction des éléments dont nous disposons, mais sans certitude, sans exclure que nous nous trompions, et sans nous fermer à des remises en question en fonction d'éléments nouveaux, l'arrivée de nuages, par exemple. La démarche est rationnelle : nous aurions pu dire "je pense", ou "j'estime", ou "je suis d'avis". Et elle est relative : il n'est pas absurde d'emporter quand même un parapluie, à tout hasard. On peut dire "Je crois qu'il va faire beau, mais je peux me tromper".
Il est très différent de dire "Je crois en un seul Dieu". Là, c'est une certitude inébranlable qui est exprimée. Il n'y a pas de place pour une hypothèse alternative. Il serait incohérent de le dire et aller quand même, à tout hasard, sacrifier trois poulets, un à Vichnou, un à Zeus et un à Ogun. On ne peut pas dire sans paradoxe "Je crois en Dieu, mais je peux me tromper".
On peut évidemment dire : "Je pense", ou "J'estime", ou "Je suis d'avis que Dieu existe", et là, il n'y a pas d'incohérence à poursuivre "mais je peux me tromper". Cela veut dire qu'après examen des arguments pour et contre, on penche plutôt dans ce sens. Je n'ai aucune objection de principe à cela, même si personnellement, c'est plutôt la thèse opposée que je retiens. Mais ce n'est pas ça que j'appelle "avoir la foi", et je pense que sur ce point, la plupart des personnes francophones, croyantes ou non, seront d'accord avec moi. Avoir la foi, c'est être certain.
Et c'est être certain, alors que la raison ne permet pas de l'être. On ne dit pas "Je crois que deux et deux font quatre", ou alors, c'est comme Dom Juan, par dérision. On dit "Je sais".
C'est ce saut "au-delà" de la raison que louent les croyants. Ils trouvent admirable, du moins dans certaines circonstances, d'être certain alors que la raison ne permet pas de l'être, et même, me semble-t-il, qu'elle commande qu'on ne le soit pas.
Mais dans certaines circonstances seulement. Si quelqu'un nous dit "Je suis sûr que je vais gagner au Loto", et s'il est clair qu'il veut bien dire, littéralement, "Je suis sûr", et non quelque chose comme "Je veux me persuader", nous considérons plutôt ça comme un dysfonctionnement. Nous trouvons cela au mieux bête, et au pire, fou. Et si nous pouvons avoir une tendresse pour la jeune fille naïve qui croit tout ce que lui dit son galant, nous ne trouvons pas souhaitable qu'elle continue indéfiniment dans cette voie. Quant au fanatique qui soutient, envers et contre tout et tous, que le soleil tourne autour de la terre, nous le jugeons borné, buté, stupide... mais sûrement pas admirable par sa fermeté dans la foi.
En fait, dans la vie courante, nous refusons d'admettre comme sûr ce pour quoi il n'y a pas de preuves. Mieux, nous tendons à blâmer celui qui ne suit pas cette règle. Si un témoin vient expliquer à la barre qu'il est absolument certain que le prévenu est coupable, mais qu'il n'en a aucune preuve, on l'écoutera avec un sourire indulgent, mais on ne rangera pas à son avis. Si un chercheur présente comme définitivement acquis un résultat qui n'est pas étayé par une démonstration rigoureuse, il ne sera pas publié, et sa compétence sera mise en question. Si un commissaire aux comptes est tellement convaincu de l'honnêteté de son client qu'il certifie son bilan sans le vérifier, il commet une faute professionnelle grave. D'ordinaire, présenter comme certain ce qui n'est pas prouvé, c'est soit de la sottise, soit de la malhonnêteté.
Alors, pourquoi les croyants, religieux ou laïcs, appliquent-ils un tout autre critère quand il s'agit de ce qui leur tient le plus à coeur ? Pourquoi cette règle simple "Quand tu ne sais pas, sache au moins que tu ne sais pas, et reconnais-le" deviendrait-elle inopérante pour les sujets les plus fondamentaux ? Faut-il relâcher nos normes quand l'enjeu devient vraiment grave ?
Le sentiment de certitude n'est pas, à l'évidence, un bon critère de vérité. Pas plus en matière religieuse qu'ailleurs : le chrétien considère que la foi du musulman est erronée, et vice-versa. Pourtant, rien ne permet d'affirmer que l'un est moins sûr de son fait que l'autre. En fait, ceux qui semblent les plus disposés à poursuivre leur conviction jusqu'au bout, ce sont des gens comme les membres de l'Ordre du temple solaire, ou de la secte d'Aoum, ou les auteurs des attentats du 11 septembre 2001 - et personne, en dehors de leur cercle, n'est convaincu par leur foi pourtant manifestement vive. Même les croyants admettent en général qu'il ne suffit pas de croire fermement une chose pour qu'elle devienne certaine. Ils font juste une exception pour l'opinion particulière à laquelle ils tiennent eux-mêmes.
Un tel laxisme va à l'encontre de l'idéal de raison dont je me réclame. Pour moi, la base même de l'honnêteté intellectuelle, c'est de ne jamais m'avancer au-delà de ce que je peux soutenir, de ne jamais présenter comme certaine une chose que je ne peux pas démontrer, de ne jamais refuser de reconnaître mon ignorance. Et de poursuivre un raisonnement jusqu'au bout, pour désagréables que puissent être les conclusions auxquelles j'arrive.
Etre plus sûr qu'on ne devrait en toute logique, ce n'est pas admirable, c'est tout simplement bête. Du moins, quand on ne fait pas exprès. Quand, en plus, c'est carrément revendiqué, ça devient pis qu'une erreur : une faute. La raison se doit de protester.
En fait, la foi n'est pas certaine, et le croyant, au fond de lui-même, le sait très bien. Alors, il la verrouille en l'assortissant d'une interdiction de changer d'avis, ou même tout simplement d'exercer librement son esprit critique. Pour un religieux, le doute est inspiré par le diable ; pour un marxiste, l'anti-communisme, forcément primaire, ne peut résulter que d'un intérêt de classe ; pour un psychanalyste, le refus d'une interprétation est toujours la marque d'une résistance de l'inconscient. L'objection est repoussée a priori, non parce qu'elle est stupide, mais parce qu'elle est mauvaise. Dans le sanctuaire de la foi qui "transcende" la raison, le doute est un ennemi qui ne doit pas entrer.
Dans le meileur cas, cette interdiction reste personnelle : on propose aux croyants une sorte de censure intériorisée, mais de préférence dès leur plus jeune âge. Le plus grand des péchés, pour un catholique, ce n'est pas, quoi qu'on en dise, une histoire de sexe - ça, ce n'est jamais qu'un péché de la chair, contre les sixième et neuvième commandements. Non, le péché le plus grave, c'est le doute volontaire : c'est un péché de l'esprit, et contre le premier commandement. Et quand un doute involontaire survient, le remède universellement préconisé, c'est la prière, afin de changer vite de sujet.
Ce n'est que quand on a "perdu" la foi qu'on se rend compte à quel point ce mécanisme est redoutable, à quel point on pouvait être aveuglé. C'est affolant de voir, après coup, à quel point la foi reposait sur le grand tabou : Tu ne douteras pas. Tant qu'on est dedans, il est très difficile de franchir le pas, et de reconnaître qu'on s'est trompé - littéralement : qu'on a trompé soi-même, au quotidien, pendant des années, parfois depuis l'enfance. Ecoutez, par exemple, les confessions pathétiques des ex-communistes.
Certes, il arrive très souvent que des croyants finissent par se rendre compte que tel ou tel dogme ne tient pas la route. Mais de là à reconnaître que c'est le principe même du dogme qui est, de ce fait, réfuté, il y a un pas que bien peu arrivent à franchir. Alors, on devient croyant non praticant, ou communiste réformiste, ou psychanalyste dissident. On se réfugie dans des distinctions passablement hérétiques entre la foi et la doctrine. On refuse, par peur de l'inconnu, par fidélité aux traditions familiales, par solidarité avec les compagnons dans la foi, de voir que les dogmes qu'on rejette sont présentés comme aussi certains que ceux auquel on s'accroche encore, qu'il n'y a pas de dogmes mineurs. Suivant le rapport de forces du moment, les gardiens de la foi le rappelleront fermement aux dissidents, ou au contraire laisseront faire, considérant qu'après tout des demi-croyants valent mieux que pas de croyants du tout.
Il arrive même que l'organisme gardien de la foi soit obligé de reconnaître qu'il s'est lui-même trompé. Mais alors, toujours sur un point précis, et en refusant toute mise en question de la méthode qui avait permis de le déclarer certain.
L'Eglise réhabilite Galilée, et je suppose (je ne l'ai pas vu explicitement annoncé), cesse de considérer que l'héliocentrisme est "formellement hérétique" et "contraire aux Saintes Ecritures".
Mais on voit mal qui aurait pu être plus compétent qu'elle pour dire si une opinion est ou non hérétique, contredit ou non les Saintes Ecritures. Il n'est pas nécessaire pour cela d'examiner les arguments en faveur de ladite opinion. Il suffit de la comprendre, et de connaître la Doctrine et les Ecritures. Et pour ça, évidemment, l'Eglise a tout ce qu'il faut : des hommes intelligents et érudits qui y consacrent leur vie au-delà de ce que peuvent faire des laïcs ; de surcroît, assistés de l'Esprit Saint.
Bref, quand l'instance compétente de l'Eglise - le Saint Office - déclare que ceci ou cela est incompatible avec la Doctrine, on ne peut que lui faire confiance. A plus forte raison quand son avis est avalisé par rien de moins qu'un Docteur de l'Eglise. Les experts consultés savent manifestement de quoi ils parlent, ils ont accordé à la question toute l'attention voulue, ils ont étudié, réfléchi. Et ils ont prié - selon l'enseignement constant de l'Eglise, c'est efficace.
C'est donc bien le principe même de la foi qui doit être remis en question quand un de ses éléments s'effondre. La foi n'est pas une boutique où l'on peut prendre et laisser. En l'occurrence, le recours à la prière, à l'Ecriture et à la Doctrine s'avère moins efficace que l'observation des astres : la référence - spirituelle au demeurant - d'un prédicateur de l'époque à "Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ?" était singulièrement mal inspirée.
Bref, la censure intériorisée ne suffit pas toujours à faire taire le doute. Alors, si elle en a le pouvoir, la foi tend à recourir à des méthodes plus musclées. Elle invente l'Inquisition, le KGB et la Gestapo, elle part en croisade contre les incroyants et les hérétiques, elle les emprisonne, les torture, les fait périr sur les bûchers. Ou, dans ses avatars modernes et laïcs, les déporte et les extermine en Sibérie ou à Dachau. La foi, qu'elle soit religieuse ou non, a une tendance fâcheuse à imposer ses erreurs par la force. C'est logique : les arguments ne lui suffisent pas, par définition.
Et cela lui est propre : seule la foi est intolérante ; comment voulez-vous qu'on soit intolérant si l'on accepte sereinement que l'on peut se tromper ? Jamais un sceptique n'a imposé son opinion par la force. La notion d'hérésie lui est étrangère.
Cependant, il faut être juste. L'Eglise, comme la plupart des autres fois (mais pas toutes), a renoncé à la violence et à l'Inquisition. Mais cette évolution est-elle dûe à l'action spontanée du Saint-Esprit qui aurait changé d'avis ou qui se serait mieux fait entendre ? A la persécution par les régimes communistes qui a pu faire apprécier les mérites de la liberté d'opinion, forcément plus attrayante quand on est dans l'opposition ? Ou à l'action tenace, séculaire des critiques libres penseurs, pas toujours - c'est le moins qu'on puisse dire - accueillie par les applaudissements du clergé ?
La liberté religieuse est à présent largement reconnue par le monde civilisé, mais cette évolution s'est plutôt faite contre l'Eglise qu'à son initiative. Son attitude a été celui d'un combat d'arrière-garde, où l'on se retire à mesure qu'on y est contraint, plutôt qu'une vraie volonté de changement. Comment pourrait-il en être autrement de la part d'une institution qui se présente, non comme une société humaine sujette à l'erreur comme tout le monde, mais comme le détenteur infaillible d'une Vérité révélée nécessaire au salut ? Il est fondamentalement contraire à la foi d'admettre qu'elle puisse se tromper, et qu'elle doive changer.
On peut croire en Dieu, ou en l'Homme, ou en autre chose, en étant de bonne foi.
Il suffit pour cela de reconnaître tout haut ce qu'on ne peut manquer de savoir tout bas : à savoir qu'on ne peut pas être sûr de ce qu'on croit, que le doute est permis et même nécessaire, qu'on peut et qu'on doit changer d'avis si des arguments nouveaux le commandent, et qu'en aucun cas on ne peut imposer une opinion aussi incertaine à autrui.
Mais justement, ce n'est pas ça qu'on entend par "avoir la foi".
Il n'y a de foi, au sens strict, que mauvaise.
Peut-être que pour vous, la foi se limite au savoir, ou qu'elle est compatible avec le doute volontaire.
Dans ce cas, nous ne parlons pas de la même chose. Il faudrait que nous trouvions un autre mot pour ce que je critique, et qui correspond bel et bien à une réalité chez beaucoup de personnes, et dans bien des institutions.
Je ne tiens pas cette foi-là pour plus néfaste qu'une autre. On pourrait même la tenir pour presque anodine, du moins de nos jours, et en France.
Son exemple présente toutefois trois avantages à mes yeux :
Dom Juan : Ce que je crois ?
Sganarelle : Oui.
Dom Juan : Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. Molière, Dom Juan ou le Festin de pierre, acte III, scène I
"Le premier commandement nous demande de nourrir et de garder avec prudence et vigilance notre foi et de rejeter tout ce qui s'oppose à elle. Il y a diverses manières de pécher contre la foi :
Le doute volontaire portant sur la foi néglige ou refuse de tenir pour vrai ce que Dieu a révélé et que l'Eglise propose à croire. Le doute involontaire désigne l'hésitation à croire, la difficulté de surmonter les objections liées à la foi ou encore l'anxiété suscitée par l'obscurité de celle-ci. S'il est délibérément cultivé, le doute peut conduire à l'aveuglement de l'esprit." Catéchisme de l'Eglise catholique, art. 2088.
Premièrement : que le soleil est le centre du monde et en tout dépourvu de mouvement local.
Censure. Tous ont dit que la dite proposition est stupide et absurde en philosophie et formellement hérétique, dans la mesure où elle contredit formellement aux sentences énoncées par les Saintes Ecritures en de nombreux endroits selon le sens littéral et selon l'interprétation commune et le sentiment des Saints Pères et des doctes théologiens.
Deuxièmement : Que la terre n'est pas le centre du monde, et qu'elle n'est pas non plus immobile, mais qu'elle se meut de son propre mouvement, également de mouvement diurne.
Censure. Tous ont dit que cette proposition reçoit la même censure en philosophie ; et que, considérant la vérité théologique, elle était pour le moins erronée en ce qui concerne la Foi." Cité par Franco Lo Chiatto et Sergio Marconi, "Galilée, entre le pouvoir et le savoir", traduction française de Simone Matarosso-Gervais, Alinéa, Aix-en-Provence, 1988, p. 91.
Saint Robert Bellarmin n'est pas n'importe qui : il a été déclaré Docteur de l'Eglise en 1931. Comme quoi, à cette date encore, une telle phrase ne disqualifie nullement son auteur de rejoindre Saint Augustin et Saint Thomas d'Aquin dans la plus haute distinction que l'Eglise accorde à ses penseurs.
J'ajouterais même : se laisser influencer, pour donner un avis quant à la compatibilité de deux thèses, par le fait que l'une semble bien établie et qu'on tient beaucoup à l'autre, ce serait intellectuellement malhonnête.
"Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but, ou du moins pour but principal, que la connaissance des choses purement naturelles et la vie sociale sur cette terre" (proposition XLVIII)
"L'Eglise doit être séparée de l'Etat, et l'Etat séparé de l'Eglise." (proposition LV)
"À notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'État, à l'exclusion de tous les autres cultes." (proposition LXXVII)
"Aussi c'est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s'y rendent y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuliers." (proposition LXXVIII)
Evidemment, l'Eglise d'aujourd'hui doit considérer le Syllabus comme plutôt embarrassant. Mais je ne sache pas qu'il ait été explicitement désavoué. Or, j'absous volontiers, mais aux conditions canoniques : la contrition sincère, la confession et le ferme propos de ne pas recommencer !